En 1961, un chef de l’État français active un dispositif juridique rarement utilisé, donnant à l’exécutif des pouvoirs étendus face à une menace jugée exceptionnelle. Cette prérogative, prévue dans la Constitution, ne s’accompagne d’aucun contrôle direct du Parlement ou du Conseil constitutionnel tant que l’état de crise perdure.
Depuis, cette possibilité demeure intacte, inscrite dans le texte fondateur, sans avoir été substantiellement réformée malgré les débats récurrents. Les juristes s’interrogent sur la portée réelle de cette mesure et sur ses conséquences pour l’équilibre des institutions et la protection des droits fondamentaux.
Article 16 de la Constitution : genèse, usages et mutations récentes
L’article 16 de la Constitution française, adopté en 1958, marque une singularité dans le paysage européen. Son origine remonte à la fin de la IVe République, période où l’impuissance des pouvoirs publics face à la crise a laissé des traces profondes. De Gaulle, visionnaire ou méfiant, souhaitait prémunir l’État d’une nouvelle paralysie. Ce texte donne au président de la République des moyens d’action étendus dès lors que « le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu », et ce, sans qu’un contrôle immédiat du Conseil constitutionnel ne soit prévu.
L’histoire retient un seul précédent : avril 1961, au moment du putsch des généraux à Alger. Les pleins pouvoirs sont alors enclenchés, cinq semaines durant. Depuis, plus aucun président n’a osé activer ce levier. La République garde en mémoire cette incursion, et la tentation de l’abus d’autorité plane encore. Les débats ne cessent de revenir sur le devant de la scène. Beaucoup pointent l’absence de réel contrepoids, qu’il soit parlementaire ou juridictionnel, pendant la période d’exception. Le Conseil d’État ou le Conseil constitutionnel n’entrent en jeu qu’après coup, quand tout est déjà joué.
Plusieurs projets de révision ont été lancés à l’Assemblée nationale pour mieux encadrer ces pouvoirs, mais aucun n’a abouti. Pour les spécialistes du droit constitutionnel, le risque de déséquilibre entre exécutif et législatif est bien réel. Tant que l’article 16 s’applique, le juge constitutionnel se retrouve hors-jeu, incapable de garantir les droits inscrits dans la loi constitutionnelle. La question du contrôle du Conseil constitutionnel reste donc vive, sans avancée concrète à ce jour.
Droits fondamentaux et pouvoirs exceptionnels : quels risques et quelles garanties aujourd’hui ?
Lorsque l’exécutif concentre des pouvoirs exceptionnels, l’État de droit vacille sur une ligne étroite. L’activation de l’article 16 réveille des questionnements aigus : que deviennent les garanties de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, de la Charte de l’environnement, ou encore les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République ?
Dans ce contexte, il convient d’identifier les failles et les pistes de réforme qui alimentent le débat actuel :
- La mise en sommeil du contrôle parlementaire affaiblit le jeu démocratique au moment où il devrait être le plus vigilant.
- Durant la période où l’article 16 s’applique, il est impossible de déposer une QPC pour contester une atteinte aux droits et libertés, ce qui limite l’accès au juge constitutionnel.
- Le Conseil constitutionnel n’intervient qu’après la fin de l’état d’exception, laissant le contrôle effectif à distance.
- La jurisprudence européenne, qu’il s’agisse de la CEDH ou du droit de l’Union européenne, rappelle que même dans l’urgence, certaines garanties doivent subsister. Le principe de sauvegarde de la dignité de la personne humaine ne saurait être durablement écarté, quelle que soit la gravité de la situation.
Face à ce déséquilibre, plusieurs juristes avancent l’idée d’un contrôle en temps réel, confié à un juge spécifique, pour préserver la continuité du contentieux constitutionnel. Certains plaident pour une intervention systématique du Conseil d’État ou des juges ordinaires afin de contenir toute dérive. Les discussions sont vives à l’Assemblée nationale, chaque camp pesant l’urgence face au respect des droits fondamentaux. Les obligations posées par la Convention européenne des droits de l’homme forcent à réévaluer chaque restriction et chaque exception à la règle républicaine.
La France n’a pas encore réformé ce point d’équilibre fragile. Mais face à la tentation de l’urgence, la vigilance reste de mise. Les institutions ne sont jamais à l’abri d’un glissement. Reste à savoir qui, demain, saura tenir la barre si la tempête revient.


